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ÉMILE ZOLA
CONTES Á NINON
TABLE DES MATIÈRES
A NINON
SIMPLICE
LE CARNET DE DANSE
CELLE QUI M'AIME
LA FÉE AMOUREUSE
LE SANG
LES VOLEURS ET L'ÂNE
SOEUR-DES-PAUVRES
AVENTURES DU GRAND SIDOINE ET DU PETIT MÉDÉRIC
I. Mes héros
II. Ils se mettent en campagne
III. Léger aperçu sur les momies
IV. Les poings de Sidoine
V. Le discours de Médéric
VI. Médéric mange des mûres
VII. Où Sidoine devient bavard.
VIII. L'aimable Primevère, reine du royaume des
Heureux.
IX. Où Médéric vulgarise la Géographie,
l'Astronomie, l'Histoire, la Théologie, la
Philosophie, les Sciences exactes, les Sciences
naturelles et autres menues Sciences.
X. De diverses rencontres, étranges et imprévues,
que firent Sidoine et Médéric.
XI. Une école modèle.
XII. Morale.
A NINON
Les voici donc, mon amie, ces libres récits de notre jeune âge, que je
t'ai contés dans les campagnes de ma chère Provence, et que tu
écoutais d'une oreille attentive, en suivant vaguement du regard les
grandes lignes bleues des collines lointaines.
Les soirs de mai, à l'heure où la terre et le ciel s'anéantissaient
avec lenteur dans une paix suprême, je quittais la ville et gagnais
les champs: les coteaux arides, couverts de ronces et de genévriers;
ou bien les bords de la petite rivière, ce torrent de décembre, si
discret aux beaux jours; ou encore un coin perdu de la plaine, tiède
des embrasements de midi, vastes terrains jaunes et rouges, plantés
d'amandiers aux branches maigres, de vieux oliviers grisonnants et de
vignes laissant traîner sur le sol leurs ceps entrelacés.
Pauvre terre desséchée, elle flamboie au soleil, grise et nue, entre
les prairies grasses de la Durance et les bois d'orangers du littoral.
Je l'aime pour sa beauté âpre, ses roches désolées, ses thyms et ses
lavandes. Il y a dans celle vallée stérile je ne sais quel air brûlant
de désolation: un étrange ouragan de passion semble avoir soufflé sur
la contrée; puis, un grand accablement s'est fait, et les campagnes,
ardentes encore, se sont comme endormies dans un dernier désir.
Aujourd'hui, au milieu de mes forêts du Nord, lorsque je revois en
pensée ces poussières et ces cailloux, je me sens un amour profond
pour cette patrie sévère qui n'est pas la mienne. Sans doute, l'enfant
rieur et les vieilles roches chagrines s'étaient autrefois pris de
tendresse; et, maintenant, l'enfant devenu homme dédaigne les prés
humides, les verdures noyées, amoureux des grandes routes blanches et
des montagnes brûlées, où son âme, fraîche de ses quinze ans, a rêvé
ses premiers songes.
Je gagnais les champs. Là, au milieu des terres labourées ou sur les
dalles des coteaux, lorsque je m'étais couché à demi, perdu dans cette
paix qui tombait des profondeurs du ciel, je te trouvais, en tournant
la tête, mollement couchée à ma droite, pensive, le menton dans la
main, me regardant de tes grands yeux. Tu étais l'ange de mes
solitudes, mon bon ange gardien que j'apercevais près de moi, quelle
que fût ma retraite; tu lisais dans mon coeur mes secrets désirs, tu
t'asseyais partout à mon côté, ne pouvant être où je n'étais pas.
Aujourd'hui, j'explique ainsi ta présence de chaque soir. Autrefois,
sans jamais le voir venir, je n'avais point d'étonnement à rencontrer
sans cesse tes clairs regards: je te savais fidèle, toujours en moi.
Ma chère âme, tu me rendais plus douces les tristesses des soirées
mélancoliques. Tu avais la beauté désolée de ces collines, leur pâleur
de marbre, rougissante aux derniers baisers du soleil. Je ne sais
quelle pensée éternelle élevait ton front et grandissait tes yeux.
Puis, lorsqu'un sourire passait sur tes lèvres paresseuses, on eût
dit, dans la jeunesse et la splendeur soudaine de ton visage, ce rayon
de mai qui fait monter toutes fleurs et toutes verdures de cette terre
frémissante, fleurs et verdures d'un jour que brûlent les soleils de
juin. Il existait, entre toi et les horizons, de secrètes harmonies
qui me faisaient aimer les pierres des sentiers. La petite rivière
avait ta voix; les étoiles, à leur lever, regardaient de ton regard;
toutes choses, autour de moi, souriaient de ton sourire. Et toi,
donnant ta grâce à cette nature, tu en prenais les sévérités
passionnées. Je vous confondais l'une avec l'autre. A te voir, j'avais
conscience de son ciel libre, et, lorsque mes yeux interrogeaient la
vallée, je retrouvais tes lignes souples et fortes dans les
ondulations des terrains. C'est à vous comparer ainsi que je me mis à
vous aimer follement toutes deux, ne sachant laquelle j'adorais
davantage, de ma chère Provence ou de ma chère Ninon.
Chaque matin, mon amie, je me sens des besoins nouveaux de te
remercier des jours d'autrefois. Tu fus charitable et douce, de
m'aimer un peu et de vivre en moi; dans cet âge où le coeur souffre
d'être seul, tu m'apportas ton coeur pour épargner au mien toute
souffrance. Si tu savais combien de pauvres âmes meurent aujourd'hui
de solitude! Les temps sont durs à ces âmes faites d'amour. Moi, je
n'ai pas connu ces misères. Tu m'as présenté à toute heure un visage
de femme à adorer; tu as peuplé mon désert, te mêlant à mon sang,
vivante dans ma pensée. Et moi, perdu en ces amours profondes,
j'oubliais, te sentant en mon être. La joie suprême de notre hymen me
faisait traverser en paix cette rude contrée des seize ans, où tant de
mes compagnons ont laissé des lambeaux de leurs coeurs.
Créature étrange, aujourd'hui que tu es loin de moi et que je puis
voir clair en mon âme, je trouve un âpre plaisir à étudier pièce à
pièce nos amours. Tu étais femme, belle et ardente, et je t'aimais en
époux. Puis, je ne sais comment, parfois tu devenais une soeur, sans
cesser d'être une amante; alors, je t'aimais en amant et en frère à la
fois, avec toute la chasteté de l'affection, tout l'emportement du
désir. D'autres fois, je trouvais en toi un compagnon, une robuste
intelligence d'homme, et toujours aussi une enchanteresse, une
bien-aimée, dont je couvrais le visage de baisers, tout en lui en
serrant la main en vieux camarade. Dans la folie de ma tendresse, je
donnais ton beau corps que j'aimais tant, à chacune de mes affections.
Songe divin, qui me faisait adorer en toi chaque créature, corps et
âme, de toute ma puissance, en dehors du sexe et du sang. Tu
contentais à la fois les ardeurs de mon imagination, les besoins de
mon intelligence. Ainsi tu réalisais le rêve de l'ancienne Grèce,
l'amante faite homme, aux exquises élégances de forme, à l'esprit
viril, digne de science et de sagesse. Je t'adorais de tous mes
amours, toi qui suffisais à mon être, toi dont la beauté innommée
m'emplissait de mon rêve. Lorsque je sentais en moi ton corps souple,
ton doux visage d'enfant, ta pensée faite de ma pensée, je goûtais
dans son plein cette volupté inouïe, vainement cherchée aux anciens
âges, de posséder une créature par tous les nerfs de ma chair, toutes
les affections de mon coeur, toutes les facultés de mon intelligence.
Je gagnais les champs. Couché sur la terre, appuyant ta tête sur ma
poitrine, je te parlais pendant de longues heures, le regard perdu
dans l'immensité bleue de tes yeux. Je te parlais, insoucieux de mes
paroles, selon mon caprice du moment. Parfois, me penchant vers toi,
comme pour te bercer, je m'adressais à une petite fille naïve, qui ne
veut point dormir et que l'on endort avec de belles histoires, leçons
de charité et de sagesse; d'autres fois, mes lèvres sur tes lèvres, je
contais à une bien-aimée les amours des fées ou les tendresses
charmantes de deux jeunes amants; plus souvent encore, les jours où je
souffrais de la sotte méchanceté de mes compagnons, et ces jours-là
réunis ont fait les années de ma jeunesse, je te prenais la main,
l'ironie aux lèvres, le doute et la négation au coeur, me plaignant à
un frère des misères de ce monde, dans quelque conte désolant, satire
pleine de larmes. Et toi, te pliant à mes caprices, tout en restant
femme et épouse, tu étais tour à tour petite fille naïve, bien-aimée,
frère consolateur. Tu entendais chacun de mes langages. Sans jamais
répondre, tu m'écoutais, me laissant lire dans tes yeux les émotions,
les gaietés et les tristesses de mes récits. Je t'ouvrais mon âme
toute large, désireux de ne rien cacher. Je ne te traitais point comme
ces amantes communes auxquelles les amants mesurent leurs pensées: je
me donnais entier, sans jamais veiller à mes discours. Aussi, quels
longs bavardages, quelles histoires étranges, filles du rêve! quels
récits décousus, où l'invention s'en allait au hasard, et dont les
seuls épisodes supportables étaient les baisers que nous échangions!
Si quoique passant nous eût épiés le soir, au pied de nos rochers, je
ne sais quelle singulière figure il eût faite à entendre mes paroles
libres, et à te voir les comprendre, ma petite fille naïve, ma
bien-aimée, mon frère consolateur.
Hélas! ces beaux soirs ne sont plus. Un jour est venu où j'ai dû vous
quitter, toi et les champs de Provence. Te souviens-tu, mon beau rêve,
nous nous sommes dit adieu, par une soirée d'automne, au bord de la
petite rivière. Les arbres dépouillés rendaient les horizons plus
vastes et plus mornes; la campagne, à cette heure avancée, couverte de
feuilles sèches, humide des premières pluies, s'étendait noire, avec
de grandes taches jaunes, comme un immense tapis de bure. Au ciel, les
derniers rayons s'effaçaient, et, du levant, montait la nuit,
menaçante de brouillards, nuit sombre que devait suivre une aube
inconnue. Il en était de ma vie comme de ce ciel d'automne; l'astre de
ma jeunesse venait de disparaître, la nuit de l'âge montait, me
gardant je ne savais quel avenir. Je me sentais des besoins cuisants
de réalité; je me trouvais las du songe, las du printemps, las de toi,
ma chère âme, qui échappais à mes étreintes et ne pouvais, devant mes
larmes, que me sourire avec tristesse. Nos amours divines étaient bien
finies; elles avaient, comme toutes choses, vécu leur saison. C'est
alors, voyant que tu te mourais en moi, que j'allai au bord de la
petite rivière, dans la campagne moribonde, te donner mes baisers du
départ. Oh! l'amoureuse et triste soirée! Je te baisai, ma blanche
mourante, j'essayai une dernière fois de te rendre la vie puissante de
les beaux jours; je ne pus, car j'étais moi-même ton bourreau. Tu
montas en moi plus haut que le corps, plus haut que le coeur, et tu ne
fus plus qu'un souvenir.
Voici bientôt sept ans que je t'ai quittée. Depuis le jour des adieux,
dans mes joies et dans mes chagrins, j'ai souvent écouté ta voix, la
voix caressante d'un souvenir, qui me demandait les contes de nos
soirées de Provence.
Je ne sais quel écho de nos roches sonores répond dans mon coeur. Toi
que j'ai laissée loin de moi, tu m'adresses de ton exil des prières si
touchantes, qu'il me semble les entendre tout au fond de mon être. Ce
doux frémissement que laissent en nous les voluptés passées, m'invite
à céder à tes désirs. Pauvre ombre disparue, si je dois te consoler
par mes vieilles histoires, dans les solitudes où vivent les chers
fantômes de nos songes évanouis, je sens combien moi-même je trouverai
d'apaisement à m'écouter te parler, comme aux jours de notre jeune
âge.
J'accueille tes prières, je vais reprendre, un à un, les contes de nos
amours, non pas tous, car il en est qui ne sauraient être dits une
seconde fois, le soleil ayant fané, dès leur naissance, ces fleurs
délicates, trop divinement simples pour le grand jour; mais ceux de
vie plus robuste, et dont la mémoire humaine, cette grossière machine,
peut garder le souvenir.
Hélas! je crains de me préparer ici de grands chagrins. C'est violer
le secret de nos tendresses que de confier nos causeries au vent qui
passe, et les amants indiscrets sont punis en ce monde par
l'indifférente froideur de leurs confidents. Une espérance me reste:
c'est qu'il ne se trouvera pas une seule personne en ce pays qui ait
la tentation de lire nos histoires. Noire siècle est vraiment bien
trop occupé, pour s'arrêter aux causeries de deux amants inconnus. Mes
feuilles volantes passeront sans bruit dans la foule et te
parviendront vierges encore. Ainsi, je puis être fou tout à mon aise;
je puis, comme autrefois, aller à l'aventure, insoucieux des sentiers.
Toi seule me liras, je sais avec quelle indulgence.
Et maintenant, Ninon, j'ai satisfait tes voeux. Voici mes contes.
N'élève plus la voix en moi, cette voix du souvenir qui fait monter
des larmes à mes yeux. Laisse en paix mon coeur qui a besoin de repos,
ne viens plus, dans mes jours de lutte, m'attrister en me rappelant
nos paresseuses nuits. S'il te faut une promesse, je m'engage à
t'aimer encore, plus tard, lorsque j'aurai vainement cherché d'autres
maîtresses en ce monde, et que j'en reviendrai à mes premières amours.
Alors, je regagnerai la Provence, je te retrouverai au bord de la
petite rivière. L'hiver sera venu, un hiver triste et doux, avec un
ciel clair et une terre pleine des espérances de la moisson future.
Va, nous nous adorerons toute une saison nouvelle; nous reprendrons
nos soirées paisibles, dans les campagnes aimées; nous achèverons
notre rêve.
Attends-moi, ma chère âme, vision fidèle, amante de l'enfant et du
vieillard.
ÉMILE ZOLA.
1er octobre 1864.
CONTES A NINON
SIMPLICE
I
Il y avait autrefois,--écoute bien, Ninon, je tiens ce récit d'un
vieux pâtre,--il y avait autrefois, dans une île que la mer a depuis
longtemps engloutie, un roi et une reine qui avaient un fils. Le roi
était un grand roi: son verre était le plus profond de son empire; son
épée, la plus lourde; il tuait et buvait royalement. La reine était
une belle reine: elle usait tant de fard qu'elle n'avait guère plus de
quarante ans. Le fils était un niais.
Mais un niais de la plus grosse espèce, disaient les gens d'esprit du
royaume. A seize ans, il fut emmené en guerre par le roi: il
s'agissait d'exterminer certaine nation voisine qui avait le grand
tort de posséder un territoire. Simplice se comporta comme un sot: il
sauva du carnage deux douzaines de femmes et trois douzaines et demie
d'enfants; il faillit pleurer à chaque coup d'épée qu'il donna; enfin
la vue du champ de bataille, souillé de sang et encombré de cadavres,
lui mit une telle pitié au coeur, qu'il n'en mangea pas de trois
jours. C'était un grand sot, Ninon, comme tu vois.
A dix-sept ans, il dut assister à un festin donné par son père à tous
les grands gosiers du royaume. Là encore il commit sottise sur
sottise. Il se contenta de quelques bouchées, parlant peu, ne jurant
point. Son verre risquant de rester toujours plein devant lui, le roi,
pour sauvegarder la dignité de la famille, se vit forcé de le vider de
temps à autre en cachette.
A dix-huit ans, comme le poil lui poussait au menton, il fut remarqué
par une dame d'honneur de la reine. Les dames d'honneur sont
terribles, Ninon. La nôtre ne voulait rien moins que se faire
embrasser par le jeune prince. Le pauvre enfant n'y songeait guère; il
tremblait fort, lorsqu'elle lui adressait la parole, et se sauvait,
dès qu'il apercevait le bord de ses jupes dans les jardins. Son père,
qui était un bon père, voyait tout et riait dans sa barbe. Mais, comme
la dame courait plus fort et que le baiser n'arrivait pas, il rougit
d'avoir un tel fils, et donna lui-même le baiser demandé, toujours
pour sauvegarder la dignité de sa race.
--Ah! le petit imbécile! disait ce grand roi qui avait de l'esprit.
II
Ce fut à vingt ans que Simplice devint complètement idiot. Il
rencontra une forêt et tomba amoureux.
Dans ces temps anciens, on n'embellissait point encore les arbres à
coups de ciseaux, et la mode n'était pas de semer le gazon ni de
sabler les allées. Les branches poussaient comme elles l'entendaient;
Dieu seul se chargeait de modérer les ronces et de ménager les
sentiers. La forêt que Simplice rencontra était un immense nid de
verdure, des feuilles et encore des feuilles, des charmilles
impénétrables coupées par de majestueuses avenues. La mousse, ivre de
rosée, s'y livrait à une débauche de croissance; les églantiers,
allongeant leurs bras flexibles, se cherchaient dans les clairières
pour exécuter des danses folles autour des grands arbres; les grands
arbres eux-mêmes, tout en restant calmes et sereins, tordaient leur
pied dans l'ombre et montaient en tumulte baiser les rayons d'été.
L'herbe verte croissait au hasard, sur les branches comme sur le sol;
la feuille embrassait le bois, tandis que, dans leur hâte de
s'épanouir, pâquerettes et myosotis, se trompant parfois,
fleurissaient sur les vieux troncs abattus. Et toutes ces branches,
toutes ces herbes, toutes ces fleurs chantaient; toutes se mêlaient,
se pressaient, pour babiller plus à l'aise, pour se dire tout bas les
mystérieuses amours des corolles. Un souffle de vie courait au fond
des taillis ténébreux, donnant une voix à chaque brin de mousse dans
les ineffables concerts de l'aurore et du crépuscule. C'était la fête
immense du feuillage.
Les bêtes à bon Dieu, les scarabées, les libellules, les papillons,
tous les beaux amoureux des haies fleuries, se donnaient rendez-vous
aux quatre coins du bois. Ils y avaient établi leur petite république;
les sentiers étaient leurs sentiers; les ruisseaux, leurs ruisseaux;
la forêt, leur forêt. Ils se logeaient commodément au pied des arbres,
sur les branches basses, dans les feuilles sèches, vivaient là comme
chez eux, tranquillement et par droit de conquête. Ils avaient,
d'ailleurs, en bonnes gens, abandonné les hautes branches aux
fauvettes et aux rossignols.
La forêt, qui chantait déjà par ses branches, par ses feuilles, par
ses fleurs, chantait encore par ses insectes et par ses oiseaux.
III
Simplice devint en peu de jours un vieil ami de la forêt. Ils
bavardèrent si follement ensemble, qu'elle lui enleva le peu de raison
qui lui restait. Lorsqu'il la quittait pour venir s'enfermer entre
quatre murs, s'asseoir devant une table, se coucher dans un lit, il
demeurait tout songeur. Enfin, un beau matin, il abandonna soudain ses
appartements et alla s'installer sous les feuillages aimés.
Là, il se choisit un immense palais.
Son salon fut une vaste clairière ronde, d'environ mille toises de
surface. De longues draperies vert sombre en ornaient le pourtour;
cinq cents colonnes flexibles soutenaient, sous le plafond, un voile
de dentelle couleur d'émeraude; le plafond lui-même était un large
dôme de satin bleu changeant, semé de clous d'or.
Pour chambre à coucher, il eut un délicieux boudoir, plein de mystère
et de fraîcheur. Le plancher ainsi que les murs en étaient cachés sous
de moelleux lapis d'un travail inimitable. L'alcôve, creusée dans le
roc par quelque géant, avec des parois de marbre rose et un sol de
poussière de rubis.
Il eut aussi sa chambre de bains, une source d'eau vive, une baignoire
de cristal perdue dans un bouquet de fleurs. Je ne te parlerai pas,
Ninon, des mille galeries qui se croisaient dans le palais, ni des
salles de danse et de spectacle, ni des jardins. C'était une de ces
royales demeures comme Dieu sait en bâtir.
Le prince put désormais être un sot tout à son aise. Son père le crut
changé en loup et chercha un héritier plus digne du trône.
IV
Simplice fut très-occupé les jours qui suivirent son installation. Il
lia connaissance avec ses voisins, le scarabée de l'herbe et le
papillon de l'air. Tous étaient de bonnes bêtes, ayant presque autant
d'esprit que les hommes.
Dans les commencements, il eut quelque peine à comprendre leur
langage; mais il s'aperçut bientôt qu'il devait s'en prendre à son
éducation première. Il se conforma vite à la concision de la langue
des insectes. Un son finit par lui suffire, comme à eux, pour désigner
cent objets différents, suivant l'inflexion de la voix et la tenue de
la note. De sorte qu'il alla se déshabituant de parler la langue des
hommes, si pauvre dans sa richesse.
Les façons d'être de ses nouveaux amis le charmèrent. Il s'émerveilla
surtout de leur manière de juger les rois, qui est celle de ne point
en avoir. Enfin il se sentit ignorant auprès d'eux, et prit la
résolution d'aller étudier à leurs écoles.
Il fut plus discret dans ses rapports avec les mousses et les
aubépines. Comme il ne pouvait encore saisir les paroles du brin
d'herbe et de la fleur, cette impuissance jetait beaucoup de froid
dans leurs relations.
Somme toute, la forêt ne le vit pas d'un mauvais oeil. Elle comprit
que c'était là un simple d'esprit et qu'il vivrait en bonne
intelligence avec les bêtes. On ne se cacha plus de lui. Souvent il
lui arrivait de surprendre au fond d'une allée un papillon chiffonnant
la collerette d'une marguerite.
Bientôt l'aubépine vainquit sa timidité jusqu'à donner des leçons au
jeune prince. Elle lui apprit amoureusement le langage des parfums et
des couleurs. Dès lors, chaque matin, les corolles empourprées
saluaient Simplice à son lever; la feuille verte lui contait les
cancans de la nuit, le grillon lui confiait tout bas qu'il était
amoureux fou de la violette.
Simplice s'était choisi pour bonne amie une libellule dorée, au fin
corsage, aux ailes frémissantes. La chère belle se montrait d'une
désespérante coquetterie: elle se jouait, semblait l'appeler, puis
fuyait lestement sous sa main. Les grands arbres, qui voyaient ce
manège, la tançaient vertement, et, graves, disaient entre eux qu'elle
ferait une mauvaise fin.
V
Simplice devint subitement inquiet.
La bête à bon Dieu, qui s'aperçut la première de la tristesse de leur
ami, essaya de le confesser. Il répondit en pleurant qu'il était gai
comme aux premiers jours.
Maintenant, il se levait avec l'aurore pour courir les taillis
jusqu'au soir. Il écartait doucement les branches, visitant chaque
buisson. Il levait la feuille et regardait dans son ombre.
--Que cherche donc notre élève? demandait l'aubépine à la mousse.
La libellule, étonnée de l'abandon de son amant, le crut devenu fou
d'amour. Elle vint lutiner autour de lui. Mais il ne la regarda plus.
Les grands arbres l'avaient bien jugée: elle se consola vite avec le
premier papillon du carrefour.
Les feuillages étaient tristes. Ils regardaient le jeune prince
interroger chaque touffe d'herbe, sonder du regard les longues
avenues; ils l'écoutaient se plaindre de la profondeur des
broussailles, et ils disaient:
--Simplice a vu Fleur-des-eaux, l'ondine de la source.
VI
Fleur-des-eaux était fille d'un rayon et d'une goutte de rosée. Elle
était si limpidement belle, que le baiser d'un amant devait la faire
mourir; elle exhalait un parfum si doux, que le baiser de ses lèvres
devait faire mourir un amant.
La forêt le savait, et la forêt jalouse cachait son enfant adorée.
Elle lui avait donné pour asile une fontaine ombragée de ses rameaux
les plus touffus. Là, dans le silence et dans l'ombre, Fleur-des-eaux
rayonnait au milieu de ses soeurs. Paresseuse, elle s'abandonnait au
courant, ses petits pieds demi-voilés par les flots, sa tête blonde
couronnée de perles limpides. Son sourire faisait les délices des
nénuphars et des glaïeuls. Elle était l'âme de la forêt.
Elle vivait insoucieuse, ne connaissant de la terre que sa mère, la
rosée, et du ciel que le rayon, son père. Elle se sentait aimée du
flot qui la berçait, de la branche qui lui donnait son ombre. Elle
avait mille amoureux et pas un amant.
Fleur-des-eaux n'ignorait pas qu'elle devait mourir d'amour; elle se
plaisait dans celle pensée, et vivait en espérant la mort. Souriante,
elle attendait le bien-aimé.
Une nuit, à la clarté des étoiles, Simplice l'avait vue au détour
d'une allée. Il la chercha pendant un long mois, pensant la rencontrer
derrière chaque tronc d'arbre. Il croyait toujours la voir glisser
dans les taillis; mais il ne trouvait, en accourant, que les grandes
ombres des peupliers agités par les souffles du ciel.
VII
La forêt se taisait maintenant; elle se défiait de Simplice. Elle
épaississait son feuillage, elle jetait toute sa nuit sur les pas du
jeune prince. Le péril qui menaçait Fleur-des-eaux la rendait
chagrine; elle n'avait plus de caresses, plus d'amoureux babil.
L'ondine revint dans les clairières, et Simplice la vit de nouveau.
Fou de désir, il s'élança à sa poursuite. L'enfant, montée sur un
rayon de lune, n'entendit point le bruit de ses pas. Elle volait
ainsi, légère comme la plume qu'emporte le vent.
Simplice courait, courait à sa suite sans pouvoir l'atteindre. Des
larmes coulaient de ses yeux, le désespoir était dans son âme.
Il courait, et la forêt suivait avec anxiété cette course insensée.
Les arbustes lui barraient le chemin. Les ronces l'entouraient de
leurs bras épineux, l'arrêtant brusquement au passage. Le bois entier
défendait son enfant.
Il courait, et sentait la mousse devenir glissante sous ses pas. Les
branches des taillis s'enlaçaient plus étroitement, se présentaient à
lui, rigides comme des tiges d'airain. Les feuilles sèches
s'amassaient dans les vallons; les troncs d'arbres abattus se
mettaient en travers des sentiers; les rochers roulaient d'eux-mêmes
au-devant du prince. L'insecte le piquait au talon; le papillon
l'aveuglait en battant des ailes à ses paupières.
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